Raison et sagesses, l’alliance suprême

Allier raison et sagesse, c’est porter le raisonnement au-delà du raisonnable, de ce raisonnable qui occulte et voile ce qui ne peut être intégré, ce qui ne semble pas logique, ce qui ne paraît pas avoir de sens, ce qui est au-delà du champ du connu. Dans cet au-delà du raisonnable il y a certes des illusions et de la confusion, mais également ce que nous ignorons, ce que nous ne pouvons concevoir. Cet aspect de la raison est aussi un aspect de la sagesse. C’est ici qu’elles se rejoignent.
La sagesse, elle, a deux dimensions principales : l’accumulation et la mise en cohérence de connaissances d’une part, et la connaissance directe par exposition d’autre part. La première dimension est partageable par tous et fait appel à un travail d’acquisition de connaissances et de réflexion personnels. La deuxième dimension nécessite d’ouvrir  son esprit au-delà de la réflexion et passe par un travail de méditation, de silence intérieur et de remise en question de nos pensées notamment en observant d’où viennent les pensées, qui pense, dans quelles circonstances telles ou telles pensées s’élèvent… tout en demeurant stable, calme sans les suivre. Dans cette stabilité, quand les pensées ne viennent plus troubler  l’esprit, celui-ci s’ouvre à ce qui est, à une autre réalité, sans filtre. C’est ainsi que la sagesse prend le relai de la raison sans jamais la soumettre ni la réduire, en la voyant pour ce qu’elle est, un moyen de transcender l’ignorance et le méconnu, un outil excellent.

Le mantra de la sagesse (Gate gate paragate parasamgate bodhi svaha) nous dit qu’il faut aller au-delà, encore au-delà, toujours au-delà. Il y a toujours un au-delà à notre niveau de compréhension actuel, un plan de compréhension plus subtil, puis un autre et encore un autre… Et plus nous savons, plus nous savons que nous savons si peu, voire rien, vu l’ampleur de ce à quoi nous n’avons pas accès. Alors nous continuons à aller au-delà de notre ignorance, de nos limites perceptuelles, cognitives et sensorielles. 

Deux mots expriment l’idée de sagesse en tibétain philosophique :

  • ཤེས་རབ་ SHÉRAB, la sagesse transcendante, amenant à traverser
  • ཡེ་ཤེས་ YÉSHÉ, la sagesse primordiale, source de tout

La sagesse transcendante regroupe toutes les connaissances, tous les savoirs, toutes les pratiques amenant l’esprit à transcender les obstacles et méconnaissances le maintenant dans le samsara(1). Ces connaissances inclues le karma, l’impermanence, l’interdépendance, les sciences, les mantras, les méditations et la quasi totalité des enseignements de Bouddha dont le Noble octuple sentier.
La sagesse primordiale, elle, est ce qu’il y a une fois au-delà du samsara, en nirvana(2). Cette sagesse primordiale comprend la nature de Bouddha, le non-soi et la vacuité.

Dans cette compréhension, raison et sagesses ne s’excluent pas, ne se confondent pas non plus.
Faire usage des sagesses avec raison porte à plus de discernement. La raison amène l’analyse et la réflexion nécessaire à toute réalisation. Le bouddhisme exhorte ses élèves à apprendre (lire / écouter) puis à réfléchir et enfin à méditer. Cela fait usage de 3 formes de sagesse : la sagesse de l’écoute, la sagesse de la réflexion et la sagesse de la méditation. La sagesse de la réflexion fait appel à la raison et au raisonnement.
Faire usage de la raison avec sagesse porte au-delà de ce que nous savons déjà, vers plus de connaissances, d’ouverture d’esprit, de subtilité et ouvre un chemin d’éveil pour les aspirants.

Allier raison et sagesse, trouver un juste équilibre pour enrichir l’une par l’autre, c’est une application de la voie du milieu, le Madhyamaka.

Christelle Hauteville-Chadorla
Photo : statue de la Perfection de la sagesse (Prajnaparamita)

 


(1) Samsara, les mondes dans lesquels les êtres sensibles naissent et renaissent, dont notre monde humain, du fait du manque de sagesse, de clarté d’esprit et des perturbations créées sous le feu de notre manque de conscience, de perspective et de discernement.
(2) Nirvana, l’au-delà des souffrances.

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Christelle Hauteville Chadorla

Philosophe – Auteure –  Chroniqueuse

L’alliance de 2 belles cultures, française et bhoutanaise, unissant raison, spiritualité et sagesses bouddhistes, pour plus de lucidité et de conscience.

Egalement :
– Formatrice et thérapeute en Libération émotionnelle et karmique, dans une approche de psychologie, philosophie et méditations bouddhistes appliquées
– Fondatrice et gérante du centre bouddhiste Chadorla

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