Le chagrin ou la blessure de la bonté fondamentale

Il est une blessure en chacun de nous, peut-être mieux assumée selon le niveau de conscience, c’est le chagrin et spécifiquement le chagrin face à la souffrance du monde, face au désarroi des êtres vis à vis de cette souffrance et face à leur incapacité à faire cesser cette souffrance et ce désarroi.

En chacun de nous, il est une nature profonde que la lignée bouddhiste Shambhala nomme la bonté fondamentale. Cette nature s’oriente vers l’autre, les autres, les phénomènes, le monde et les mondes en général. Elle souhaite le bonheur et l’harmonie de tous et de l’ensemble, d’un point de vue particulier et global. Cette bonté fondamentale est un aspect de l’amour et de la compassion incommensurables de la nature de bouddha. Nous sommes tous issus de cette bonté fondamentale et de cette nature de bouddha. Notre conscience les a pourtant perdues de vue, elle s’en est éloignée pour vivre d’autres expériences, migrer dans des sphères plus sombres, par choix ou par égarement le plus souvent.

Pour les êtres assumant leur nature de bonté fondamentale, le chagrin est souvent une conséquence de leur conscience accrue de cette nature. Percevoir, savoir, ressentir, vivre de l’intérieur une telle bonté, un tel amour et voir autant d’êtres déconnectés de cette bonté fondamentale, autant de souffrance est déjà en soi une source d’immense chagrin. J’utilise le mot chagrin, plus fort que tristesse, car il détient en lui la notion de durabilité et peut être annonciateur de résignation et de désespoir.

Combien d’entre vous, d’entre nous, n’ont-ils pas à un moment ou sur une longue période désespéré du monde, été découragés face aux malheurs de ce monde, à la misère, à la violence, à l’indifférence, à la résignation des populations à leurs sorts peu enviables dans bien des pays de notre planète ? Oui, ressentez-vous au fond de votre coeur ce chagrin qui vous alerte que ce n’est pas normal, que ce n’est pas juste, que ce « n’est pas comme ça que ça devrait être» et votre désespoir de ne rien pouvoir y changer ou si peu ?

C’est ce chagrin en quelque sorte qui, à moindre dose, vous pousse à agir pour rendre la bonté, l’amour et la compassion concrets, pour aider autrui, semer votre graine, livrer ce que vous percevez comme libérateur et bénéfique dans le monde. 

Ce chagrin, par contre, à haute dose, décourage et vide de toute envie de persévérer. Ce découragement peut amener la colère à s’élever, émotion refusant que les choses soient ainsi et cherchant des responsables / coupables, se battant contre le monde, contre les autres, parce qu’elle ne sait pas faire autrement. Là où le fort chagrin est décourageant, la colère prend le relais, mais elle n’utilise plus les bons leviers du fait de son éloignement de cette bonté fondamentale, de cet amour, de cette compassion seuls à même d’apaiser les souffrances du monde.

Le pire dans tout cela, c’est de voir que le chagrin n’émerge pas uniquement de la bonté fondamentale. La bonté fondamentale ne qualifie pas. Tel le soleil inondant le monde sans sélectionner ce sur quoi il va déposer ses rayons, la bonté fondamentale accueille toute chose sans discrimination. Alors, d’où le chagrin vient-il ? De l’orgueil(1) et de la volonté de vivre dans un monde parfait selon ses critères (propres à chaque conscience), notamment selon un ordre des choses qui nous conviendrait. Là où la compassion relève de la nature de bouddha et voit les choses telles qu’elles sont, le chagrin relève de l’orgueil refusant le monde tel qu’il est, ne comprenant pas les causes des souffrances et de fait ne trouvant pas de solutions à ces souffrances. L’orgueil (Idée de soi) ne pouvant ni totalement s’extraire de là, ni réussir la création d’un monde parfait, le chagrin s’élève. Sans l’orgueil, il n’y aurait pas de fort chagrin, car rien pour se positionner face aux choses telles qu’elles sont, hormis la nature non séparée, bouddhique, non discriminante. En somme, le chagrin s’élève de notre éloignement de la bonté fondamentale. L’idée de soi a embrumé la conscience qui cherche désormais à se séparer de ce qu’elle qualifie de mauvais, dans une totale partialité non consciente. Et quand elle ne peut ni se séparer de la souffrance, ni la transformer totalement, alors le chagrin s’élève.

Avant de nous quitter, j’aimerai ajouter que ce chagrin est aussi dépendant d’un besoin de perfection et d’optimisation. Sans cela, l’acceptation d’un état même imparfait adviendrait. La conscience pourrait demeurer dans cette imperfection. Du fait du besoin de perfection et d’optimisation, la quête de cessation de la souffrance ne prend jamais fin. C’est imparfait donc inacceptable. L’optimisation crée alors un mouvement continu de recherche de meilleures solutions. Et l’absence de solution définitive mène au chagrin.

Quelle conclusion tirer ? Que le chagrin face à la souffrance du monde est orgueil ? Non, le chagrin n’est ni orgueilleux, ni non orgueilleux en lui-même, il est d’abord une expression de la compassion pour devenir ensuite, dans l’ignorance, une conséquence de l’orgueil. En cessant de  chercher en nous la puissance et les solutions pour sauver les êtres d’eux-mêmes, nous redonnons à la conscience l’opportunité de demeurer dans la bonté fondamentale. Et cette bonté fondamentale peut alors rayonner sur le monde, agir d’elle-même, sans l’intermédiaire d’un « soi » et toucher les êtres pour qu’ils aspirent à se reconnecter d’eux-même à leur bonté fondamentale.

Le chagrin est symptomatique à la fois d’une compréhension des souffrances et d’un positionnement égotique vis à vis de cette souffrance. Avoir du chagrin est une marque de compréhension des souffrances et de compassion. Cela pousse à agir humblement pour le bien des êtres. Avoir trop de chagrin est une blessure de la bonté fondamentale  issue de l’orgueil et menant au découragement, à la colère et au désespoir. Cela pousse à rechercher des coupables et se battre contre eux au lieu d’oeuvrer à la libération des vraies causes de la souffrance : l’ignorance, l’orgueil, la colère, l’attachement, l’avidité…

Ne nous laissons pas aveugler par notre chagrin, utilisons le en conscience comme carburant pour des actions altruistes et éveillées.

Christelle Hauteville-Chadorla 


1- L’orgueil nait de la croyance erronée en un soi fixe. Il est ensuite cette importance accordée à soi qui amène à tout interpréter par le prisme du soi et à rechercher constamment sa continuité et la satisfaction agréable de ses besoins comme le développer, le protéger, lui procurer du plaisir, éviter les souffrances, obtenir ce qu’il aime, éloigner ce qu’il n’aime pas…  Nous pouvons aussi voir l’orgueil comme l’expérience de soi par soi. L’orgueil, c’est la propre expérience de soi en tant que séparé, non seulement séparé mais isolé, non seulement isolé mais supérieur. Dès qu’il y a Soi, il y a un expérimentateur devant toujours se positionner vis à vis de ce qui s’élève -> agréable / désagréable. La recherche de plaisir, de la satisfaction personnelle est omniprésente.
2- Hormis l’éveil de tous les êtres, mais cela ne dépend pas d’un être même exceptionnel, cela relève de chacun.

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Christelle Hauteville Chadorla

Philosophe – Auteure –  Chroniqueuse

L’alliance de 2 belles cultures, française et bhoutanaise, unissant raison, spiritualité et sagesses bouddhistes, pour plus de lucidité et de conscience.

Egalement :
– Formatrice et thérapeute en Libération émotionnelle et karmique, dans une approche de psychologie, philosophie et méditations bouddhistes appliquées
– Fondatrice et gérante du centre bouddhiste Chadorla

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