Dans 8 jours, je fêterai mes 55 ans. Ces 10 dernières années, je me suis retirée dans ce que j’appelle ma « grotte », à Bourges, et j’ai suivi un chemin à la fois de renoncement, de lâcher-prise et de libération intérieure. Plus exactement, cela fait bientôt 20 ans que je suis cette voie.
Le mot lâcher-prise, nous le voyons partout aujourd’hui. Chacun veut lâcher-prise sur ses obsessions et ses galères. Mais savez-vous que le lâcher-prise n’est pas un remède à nos névroses ni un outil au service de notre égo. Lâcher-prise n’est pas une technique pour aller mieux et trouver des bouffées d’air dans une vie que nous continuons à vouloir contrôler. Lâcher-prise, c’est observer jour après jour, à chaque instant, nos émotions, nos intentions, nos pensées, nos actions, nos paroles et nous déposer en méditation dans chacune d’elle pour la connaitre et la libérer. C’est ainsi que nous desserrons les crocs.
Lâcher-prise c’est d’abord un immense et profond travail d’introspection permettant de connaitre ce que nous créons nous-mêmes, nos réactions, nos volontés, nos désirs… et comment ils impactent l’idée de soi, l’histoire que nous nous racontons sur nous-mêmes, sur ce que nous voulons vivre, ce que nous croyons mériter, ce que nous projetons sur les autres et le monde.
Lâcher-prise, c’est arrêter d’écouter notre égo et de satisfaire nos besoins de reconnaissance, de valorisation ou plus simplement d’existence et de sens.
Lâcher-prise, c’est passer par des périodes longues de doute, de perte de confiance en soi et de perte d’estime de soi. Oui, quand le soi commence à douter de sa propre réalité et de ses propres besoins, tout s’effondre et ce sur quoi il se basait pour auto-justifier sa raison d’être se sabote. Nous devons accepter de vivre inconfortablement, de perdre tous nos repères (internes et externes) avant de trouver un mode de fonctionnement où le soi n’est plus le centre de tout, n’est plus ni le narrateur ni l’auteur de notre histoire.
C’est là que le miracle apparait, que tout ce que nous avons vécu jusque là prend une toute autre dimension. Rien n’est plus perçu comme avant, aucune de nos actions et de nos pensées depuis notre naissance n’a plus de justification. Et arrive le « si j’avais vécu ma vie avec que je sais et vois maintenant, tout aurait été différent ».
Lâcher-prise, c’est un reset total de notre mental, de notre émotionnel, de nos sensations et de notre conscience. Notre rapport au monde est transfiguré. Il ne s’agit pas simplement d’arrêter de nous focaliser sur ce que nous ne pouvons pas changer, mais bien d’accueillir le présent tel qu’il est, un trésor, et de voir l’or à l’intérieur au lieu de vouloir instrumentaliser ce présent pour qu’il serve nos intérêts.
Lâcher-prise, c’est cesser de croire que le monde est notre débiteur. Non pas parce que nous abandonnons ou capitulons, mais bien parce que nous réalisons qu’il y a plus grand que nos intérêts personnels si dérisoires. Nous sortons des batailles futiles que nous avons créées au nom de notre identité et de notre désir d’être, pour plonger dans le grand bain dont nous ne sommes qu’une infime partie, mais au combien impactante puisque chacun d’entre nous est une des causes du monde dans lequel nous vivons.
Lâcher-prise, c’est se libérer du besoin de faire du monde notre allié ou notre reflet car nous voyons qu’il n’a jamais été notre ennemi ni notre opposant. Les notions d’ennemi et d’allié ne sont que des projections du soi. Le monde n’est que ce que nous y mettons. En lâchant-prise sur nos attentes égocentriques nous cessons de faire du monde une terre à conquérir.
Lâcher-prise est une démarche individuelle qui ne peut être imposée aux autres. Dans le lâcher-prise, il y a aussi lâcher-prise sur le fait d’attendre que les autres changent pour nous. Ce que l’autre fait et pense ne me qualifie pas. Ce que l’autre fait parle de lui, pas de moi.
Lâcher-prise c’est être là, dans cet environnement où chacun projète ses désirs : « c’est ok, tout va bien, rien en moi n’a besoin que l’autre ne le valide ».
Lâcher-prise c’est être totalement présent, totalement ouvert sans attente personnelle. Cela nous rend disponible au monde, aux autres, à l’interdépendance. Cela nous rend libre et fort, ouvert et accueillant, intelligent et actif, pertinent et tolérant, responsable et juste, tolérant et apprenant, protecteur et éducateur, visionnaire et leader. Sans jamais instrumentaliser l’autre pour soi.
Dans cette compréhension, le monde ne peut changer que si chacun cesse de tirer la couverture à soi. Le monde ne peut changer que si chacun tend la couverture vers l’autre et l’agrandit par la même occasion. Parce que je n’attends plus que tu valides l’histoire que je me raconte et mes désirs égocentriques, parce que je ne m’efface plus non plus, alors nous pouvons vivre ensemble. Ce vivre ensemble se fait dans le respect l’un de l’autre, dans la compréhension que ce qui te fait toi t’appartient et se vit dans ta sphère privé, ce qui me fait moi m’appartient et se vit dans ma sphère privée, ce qui nous fait nous nous appartient et se vit dans la sphère publique.
Je n’attends pas de toi que tu fasses le même travail que moi. Je n’attends pas de toi que tu lâches prise, car alors je reviendrais moi-même dans le désir de contrôle. Je fais ce que j’ai à faire et je laisse les autres faire ce qu’ils font, être ce qu’ils sont. Sans illusions, sans attentes. J’ai lâché prise sur le fait que l’autre devait changer pour moi. Mais qui sait ? Peut-être qu’en voyant ce qu’est le lâcher-prise pour moi, il pourrait se sentir inspiré ? Sans plus d’attentes…
Allez, 55 ans, c’est le bel âge où une nouvelle vie se fait jour. 20 ans pour en arriver là, c’est bien. Et il reste toute la vie pour le consolider 😉
Christelle Hauteville-Chadorla / Trinley Drolma



